04 mai 2008
Fugue
Course vers ailleurs, retour dans une semaine avec, j'espère la fin de l'histoire...
27 avril 2008
Alpha (6)
De leur côté les bibliothécaires constatèrent l’augmentation alarmante de détournements des livres empruntés malgré des contrôles renforcés. Ceci obligea en quelques années, les responsables de ces établissements passés sous tutelle du service public par un texte de loi très controversé, à ne prêter des livres que sous examen minutieux de deux pièces d’identité assorties d’un extrait de casier judiciaire et d’une caution, qui pour être dissuasive finit par représenter une fois et demi le montant du livre neuf, (caution évidemment considérable eu égard au cours du papier). Mais certains livres revenaient toujours avec une ou plusieurs pages manquantes, ce dont le lecteur suivant venait innocemment se plaindre, la responsabilité étant éternellement rejetée sur le précédent, qui “n’était pas un mouchard lui, monsieur”, et un déplorable état de suspicion généralisée empoisonna rapidement le Service Public des Bibliothèques (SPB), tandis que le patrimoine culturel se détériorait.
La lecture des livres devenait clairement une affaire de nantis. La revendication d’accès matériel au livre prit une telle ampleur que le gouvernement instaura une commission d’experts d’horizons divers : des anciens éditeurs, libraires, bibliothécaires, professeurs de littérature, certains membre de jurys de prix littéraires, juristes, sociologues, psychologues, neurologues, psychiatre, philosophes, économistes... Une révolte massive de l’opinion publique qui se manifesta par une embolisation des circuits internet du Ministère de la Culture, advint lorsque l’on prit conscience que manquaient à l’appel les auteurs et les lecteurs. Comme de coutume dans ces situations, le gouvernement fit marche arrière, se montra humble et repentant, et élargit la commission. Celle-ci était sommée de rendre des conclusions dans un délai d’un an, et de faire des propositions pour sortir de la situation d’impasse où se trouvait .
Marcus Feyrolles prit une longue inspiration. “ Je vous renvoie au texte intégral de ces débats que vous trouverez sur Internet dans les annales du Ministère de la Culture et celui des Affaires Sociales. Je vous rappelle seulement qu’il en est sorti un texte réglementaire concernant l’ensemble de la filière livre; c’est également ce texte qui à fondé l’institution ALPHA, et fixe les objectifs et les modalités de fonctionnement par lesquels nous continuons à être régis.”
Damien Mansart avait enregistré la totalité de l’intervention de Marcus, et le remercia chaleureusement de tous ces éléments, il aurait cependant souhaité “en savoir un peu plus sur le fonctionnement d’ALPHA”. Le directeur de l’Institut se leva en souriant à demi, et regardant le cadran de l'horloge digitale posé sur son bureau lui proposa de reprendre l’échange après l’ouverture des caisses à laquelle, bien sûr , il le conviait.
... À suivre...
19 avril 2008
Alpha (5)
Ce n’est que très progressivement qu’eu lieu la prise de conscience d’un malaise devant la disparition matérielle des livres, malaise aux formes multiples, si répandu qu’il devint au fil du temps ce que les sociologues nomment “un analyseur” de société. Banalement, un grand nombre de personnes affirmaient que les écrans fatiguaient les yeux lors de séance de lecture prolongée, ou engendraient de sérieuses crispations de la nuque, nuisances qui les empêchait de se livrer à leur distraction favorite et provoquaient en sus des difficultés à se détendre, un endormissement perturbé voire, très fréquemment, des insomnies douloureuses. Ces dernières ne pouvait plus se traiter par une lecture nocturne réconfortante dans la tiédeur du lit, le bruissement des pages accompagnant le retour au calme et la plongée vers le sommeil; cet état de fait se révéla susceptible de déclencher chez certaines personnes de fortes angoisses ou des accès de dépression persistants, accompagnés de pleurs et d’un ressassement extrêmement invalidant. C’est un célèbre psychiatre héritier d’une longue tradition soignante inaugurée autrefois à Paris par un certain docteur Olivenstein, qui le tout premier ouvrit une piste à la compréhension du phénomène en comparant ces symptômes aux effets du “manque” bien connu des personnes toxicomanes. Et de fait, à y regarder de plus près, les spécialistes en tout genre, (psychologues, sociologues, économistes, etc,...) qui se penchèrent sur la situation des lecteurs en manque de livre, découvrirent des pratiques étonnantes.
Ainsi, juste avant que le papier pour l’impression des livres ne vienne à manquer, certains personnages astucieux rafflèrent sans vergogne, en recyclant justement l’argent des trafics de drogues en tout genre, les fonds de librairies ou d’imprimeries en faillite et stockèrent dans de vastes entrepôts tout ce qu’ils pouvaient trouver de papier imprimé, assurés d’en tirer un bon prix sous peu. Dès que le marché du livre fut fortement contingenté par l’Etat, ces bibliotrafiquants furent en mesure d’organiser des filières de ventes clandestines de livres neufs. Le plus souvent, les livres, désossés très proprement, étaient vendus par doses moyennes de dix pages à la fois par des dealers sans scrupules, qui faisaient miroiter la possibilité d’une autre livraison le lendemain même. (A ce rythme vouloir acquérir les 1572 pages de Guerre et Paix* relevait d’une course de fond mobilisant le lecteur sur plus de cinq mois tandis que l’insensé qui voulait se procurer la totalité des 137 ouvrages constituant la Comédie Humaine**, pouvait trouver là une forme de marathon exaltant, le conduisant, pour ainsi dire, au seuil de l’éternité).
À côté de ces tristes sires, alors que le prix des livres neufs montait sans arrêt. Les bouquinistes et brocanteurs firent de belles fortunes en se trouvant dévalisés par des lecteurs avides de se prémunir de la pénurie annoncée en cherchant à faire quelques réserves personnelles. Et l’on vit ainsi une nouvelle forme de lutte des classes s’installer entre possesseurs de bibliothèques familiales transmises amoureusement depuis des décennies et lecteurs de plus récent lignage pour lesquels le mètre de bibliothèque était l’indice sûr de la réussite personnelle. Les histoires se mirent a courir, à Paris comme en province, sur les fermes pressions à l’engagement matrimonial d’un enfant avec un ou une prétendant(e) nanti(e) d’une bibliothèque bien pourvue, exercées par tel parent notoirement “addict” aux livres, et tenaillé par l’espoir têtu de bénéficier de voluptueuses heures de lecture gratuite .
* Léon Tolstoï , cf : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_et_Paix
**Honoré de Balzac. Cf : http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Comédie_humaine
... À suivre...
13 avril 2008
Alpha (4)
Après avoir demandé à Clara de leur refaire un café, Marcus constatant que l’intérêt de Mansart ne faiblissait pas, reprit le cours de son récit . ”Le même processus de concentration et de ligne éditoriale agita les maisons d’édition. Le prix du papier eut raison rapidement des plus petites, puis progressivement des plus grandes, tandis qu’à leur tour disparaissaient un à un les ateliers d’imprimeurs et les libraires de quartier, puis ceux des villes et enfin les “rayons livres” des grands distributeurs d’objets culturels. Rien que dans cette filière, cela commençait à faire du monde.
Il faut dire que les maisons d’édition ne se laissèrent pas réduire par le marché sans combattre. Dans un premier temps le réflexe des dirigeants de la confrérie littéraire fut sensiblement le même que celui des journalistes. Internet. Tenter de maintenir une forme d’offre éditoriale en se faisant rétribuer pour permettre les téléchargements de fichiers de textes, ou l’envoi de livres imprimés à l’unité contre une sélection rigoureuse des auteurs et un travail critique accessible en ligne aux lecteurs potentiels. Mais les auteurs les contournèrent bientôt, ne voyant plus la nécessité d’entretenir des intermédiaires rendus superflus par le service qu’une bonne imprimante et un peu de savoir faire pouvait rendre. L’offre littéraire était vaste et les textes circulaient en tous sens, sites élégants d’écrivains chevronnés, blogs de tout un chacun, forums de lecteurs devenus critiques pertinents... Le mélange des genres était roboratif au possible et l’on aurait pu croire que tout irait ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes... Oui, mais voilà. Les arbres ne repoussaient pas. Pas assez vite, pas en assez grand nombre. Pas les arbres à papier en tout cas.”
Marcus expliqua longuement comment les particuliers se virent, à leur tour, rationner drastiquement l’accès au papier. Il fallut donc impérativement passer au “tout écran”. Le courrier, par exemple, étant devenu essentiellement électronique et les guichets virtuels perfectionnant leur offre, le service postal et celui de l’affranchissement eux-mêmes vinrent à disparaître ( ce qui au passage dopa les échanges philatéliques...).
Ces remaniements ne pouvaient pas rester sans effets et des comportements nouveaux ne tardèrent pas à apparaître. Il fallu bien se rendre à l'évidence, malgré leur perfectionnements récents, les écrans divers sur lesquels chacun pouvait lire les textes ne représentaient qu’une proposition virtuelle d’accueil transitoire des textes. L’écran de lecture fermé, plus de trace. Panne de batterie ou d’électricité.. plus de texte, un ouvrage dont la lecture était terminée, se refermait tristement en une petite icône titrée dans un dossier informatique dormant. Pour de nombreux lecteurs assidus, la dématérialisation du livre engendra des troubles sérieux dont l’émergence surprit et – il faut bien le dire– agaça quelque peu les médecins qui recevaient ces plaintes inédites.
...À suivre...
12 avril 2008
Aux lecteurs de passage...
Petit intermède aujourd'hui. Je croyais avoir commencé la semaine dernière l'une de ces fictions brèves vite tournée, vite publiée... et peut-être même vite oubliée. J'avais innocemment entrepris sa publication sans l'avoir terminée. Mauvaise idée...C'était compter sans le mauvais vouloir de la matière, sa résistance opiniâtre et son vif désir d'émancipation. Je fais le constat amusé et un peu navré à la fois que les choses les plus simples ont ainsi une tendance à se transformer à mon contact en éléphants blancs, lesquels batifolent en un vaste troupeau qui s'auto entretient avec une tranquille insolence et où se trouvent pêle mêle, des maisons à restaurer, des techniques picturales, des apprentissages professionnels divers, un jardin au bord du délire, ... et j'en passe. En voici donc un de plus, qui vient se heurter à la barrière de ma disponibilité. La suite arrive... c'est sûr... Juste le temps de l'écrire et je poste....
Je signale au passage aux amoureux des revues en lignes qui le plus souvent associent superbement les mots et des images , une nouvelle catégorie de liens glanés au fil du temps. La dernière de ces découvertes, CHAOID , était en lien sur L'autofictif le blog d'Eric Chevillard dont la fréquentation quotidienne est un plaisir à ne surtout pas se refuser.
Bon week end à tous.
10 avril 2008
Alpha (3)
Tout avait donc commencé par une histoire d’arbre. Mais, … pas tout à fait, bien sûr, les arbres, c’était déjà une suite dans la chaîne infinie et multiples des causalités. Marcus Feyrolles rappela ainsi à son jeune interlocuteur, quelques moments sombres de l’histoire économique du siècle. Il évoqua rapidement la surconsommation effrénée du capital pétrolier par l’occident et les pays émergents, et comment, l’annonce de la libération de la glace du Pôle ouvrant imaginairement l’accès à un nouvel Eldorado pétrolier avait fait fondre comme neige au soleil, les velléités vertueuses des engagements énergétiques des sociétés industrialisées. Il fallut bientôt déchanter. Les gisements pétrolifères du Pôle recelaient un grand nombre de pièges, leur exploitation impossible ou techniquement très malaisée demandait la mise en oeuvre d’investissements financiers colossaux qui obérait sérieusement leur rentabilité. Le temps était venu de réaliser le prix de l’aveuglement et de la gabegie et de constater l’impossibilité radicale à soutenir l’approvisionnement énergétique du monde industriel. Le marasme fut énorme et chaque pays en paya le prix. Comme toujours, les pauvres payèrent plus que les riches, en complications, pénuries et souffrances… Le temps que l’économie ouvre de nouveau des crédits à la recherche sur des sources énergétiques réellement innovantes et que celle-ci progresse, le temps que les ingénieurs s’ingénient à trouver comment siphoner le pétrole du pôle, la consommation énergétique mondiale s’orienta brutalement vers le charbon, ... et le bois.
"La déforestation fut massive et mal contrôlée. Des espaces défrichés furent dédiés aux carburants verts sans souci de renouvellement forestier. Le réchauffement climatique entrant avec force dans la partie, certaines essences habituelles des pays du nord disparurent en moins de deux décennies tandis que se développait une mystérieuse bactérie tueuse de jeunes pousses qui devint rapidement (et tristement) célèbre sous le nom de “Sida du bois". Je ne détaillerai pas exhaustivement les difficultés de la filière forestière, difficultés qui eurent de nombreuses incidences sur nos modes de vie, mais m’attarderai sur celle qui a concerné très directement notre activité” , poursuivit Marcus Feyrolle dont le regard avait fini par quitter Damien Mansart pour se poser rêveusement sur le panneau de métal gravé aux riches reflets cuivrés qui était la seule décoration de son bureau.
"La filière papier se trouva à son tour totalement désorganisée par la pénurie de bois. C’est ainsi que les journaux et tout d’abord les quotidiens et les revues subirent de plein fouet la crise. Incapables de faire face au prix exorbitant du papier alors que depuis longtemps leurs ressources publicitaires baissaient, les magnats de la presse firent disparaître bon nombre de leurs titres en tentant de sauver les plus prestigieux avant de s’entre-dévorer, pour que le vainqueur finisse en situation de monopole.” Ce scénario se répéta de façon quasi identique dans tous les pays du globe mettant évidemment gravement à mal les principes de pluralité et d’indépendance de l’information. Pendant que cette joute s’opérait à l’étage des financiers, certaines rédactions de grande qualité qui se savaient sacrifiées, firent le pari du Web, et tentèrent de maintenir une information indépendante.”
Las, ce que la fréquentation quotidienne des salles de rédaction impulse comme orientation et comme dynamique éditoriale dans un groupe de journalistes se trouva rapidement battu en brèche par les rivalités et la recherche de satisfaction narcissiques qui venait compenser la perte même de la notion d’équipe. L’information toujours très présente sur le Net, se fragmenta, resta riche certes, mais aussi parfois fallacieuse, et en tout cas garda massivement la caractéristique de se présenter comme une information à la carte, que chacun pouvait se constituer en fonction de ses intérêts, avec le risque majeur de perte de vision d’ensemble assorti du recul d’une culture politique , et seules quelques initiatives isolées, un peu élitiste parvinrent à durer.”
...À suivre...
07 avril 2008
Alpha (2)
Matin
C’est en arrivant deux heures plus tard à son bureaux directorial, un confortable espace sis au cinquième étage de la tour de l’Institut, que Marcus Feyrolle fut informé de la livraison par sa secrétaire. Il contempla un long moment les fumées de la ville dont les panaches colorés se dissolvaient lentement dans l’air ambiant avant de lui demander d’annoncer au chef du service de sécurité sa présence à l’ouverture des caisses pour onze heures, puis, la pria d’introduire “dans cinq minutes et avec un café”, la personne qu’il avait entrevue en passant devant la petite salle d’attente.
Marcus Feyrolles s’installa dans son large fauteuil avec un petit soupir. De taille moyenne, chevelure blanchie très tôt, il s’efforçait de garder, derrière ses lunettes, un regard curieux et bienveillant sur le monde, toutefois, sa nomination au poste sensible de directeur de l’Institut et l’exercice de ce pouvoir avait avec le temps teinté son humeur et son humour d’une légère amertume. “Comme les fumées de la ville”, pensait-il “pour l’essentiel on ne les voit pas, mais elles colorent tout ce que nous voyons.”
Le jeune homme qu’il allait recevoir, Damien Mansart, était un jeune chercheur à l’avenir prometteur. Il avait écrit une thèse brillante et volumineuse sur “les rapports possibles entre la logique intrinsèque des langues javanaises et certaine ancienne modalité de codage propre au langage informatique*”, pour démontrer à partir d’un corpus complexe que ces deux formes linguistiques n’avaient pas d’origine commune. Très remarqué pour ses travaux, il avait intégré depuis un prestigieux laboratoire international et s’était engagé dans une nouvelle recherche concernant la circulation de l’information. C’est ainsi qu’il avait contacté Marcus Feyrolle pour l’interviewer en tant que témoin de premier plan des bouleversements socio-historique du dernier quart de siècle. C’est bien cela qui inquiétait Marcus. Comment allait-il pouvoir faire entendre à ce jeune homme épris de logique discursive une série complexe d’emballements évènementiels mineurs déclenchant des remaniements de grande ampleur.
Il en était à ce point de ses réflexions lorsque Clara, fit entrer son visiteur. Passé les premiers instants de prise de contact, tandis que son interlocuteur mettait en marche son petit enregistreur, Marcus prit une profonde inspiration. Tenant fermement, comme son seul recours, une odorante tasse de café noir, il vrilla son regard bleu dans les yeux de Damien et prit la parole.
” Voyez, vous, tout cela à commencé avec un problème d’arbre...”
*langage Java
...À suivre...
05 avril 2008
Alpha (1)
Aube
Le véhicule s’arrêta en grinçant devant l’adresse que l’on avait donné au livreur. La rue était étroite, éclairée chichement par quelques réverbères et par le voile luminescent lié à la coupole de pollution qui stagnait maintenant depuis plusieurs semaines au dessus de la ville. ”Les vents d’altitude se font attendre “, pensa l’homme en se dirigeant vers l’interphone de l’entrée sécurisée. Il entendit le léger bruit de rotation de la caméra de vidéo surveillance qui s’était déclenchée à son approche lui adressa un bref regard et pressa le bouton d’appel. Une voix neutre lui demanda de composer le code qui lui avait été transmis pour justifier de son identité, ce qu’il fit et la porte métallique noire glissa vers la gauche sur son rail bien huilé. Il voulu faire un pas vers l’intérieur mais se trouva aussitôt arrêté par l’imposante stature d’un homme tout de noir vêtu qui lui désigna son fourgon d’un mouvement de menton peu amène.
Le livreur ouvrit, en grognant intérieurement, la porte du véhicule blindé, commanda la mise en place d’une plate forme de déchargement et fit en quelques minutes descendre sept très lourdes caisses métalliques scellées montées sur roulettes qui furent aussitôt mises à l’abri dans ce qui paraissait être le début d’un long couloir.
Sans qu’un mot ne s’échange, l’homme en noir, qui avait été rejoint par d’autres portant la même tenue sombre à petit col mao, coda une signature sur l’appareil de récépissé électronique et enclencha le verrouillage de la porte de livraison laissant le livreur pantois face à la paroi métallique qui dérobait progressivement l’ouverture. Un vague sentiment de rancune au coeur, il reprit son volant et ses manettes, soulagé de quitter un endroit aussi peu engageant sans savoir que la caméra de surveillance l’avait suivi de son oeil soupçonneux jusqu’à sa disparition en dehors de son champ de vision.
Les lourdes caisses roulantes furent rapidement poussées le long du couloir éclairé à intervalle régulier par des appliques murales jusqu’à une vaste salle basse de plafond, sans aucune fenêtre, bénéficiant d’un système de purification d’air dernier cri. Il s’y trouvait une trentaine de tables de travail disposant d’un éclairage individuel à basse tension que l’on voit souvent dans les musées pour éclairer des oeuvres particulièrement sensibles aux rayonnements UV. Plus de la moitié des tables se trouvaient séparées les unes des autres par des parois de verre épais et la partie de l’espace qu’elles occupaient renvoyait une lumière d’aquarium.
À cette heure très matinale, une dizaine de personnes seulement, vêtues de combinaisons stériles, travaillaient silencieusement dans la pièce, et leurs yeux s’allumèrent d’une lueur de convoitise en voyant les caisses venir se mettre à flanc auprès de leurs tables.
… À suivre ...
04 avril 2008
Avec la première gorgée de café...
Petit plaisirs matinaux :
ici , pour les mots et l'idée, chez Eric Chevillard
et ici chez Clotilde Goubely, alias Goubliboulga pour un univers onirique, tendre et drôle ....
03 avril 2008
Vert
Lorsque je pense au vert, une scène s’impose vivement. Cela se passe à Nice. À l’inclinaison de la lumière et à sa brillance, je dirais que c’est le printemps, un de ces matins radieux où la Côte d’Azur mérite bien son nom. Ce devait être l’une des premières fois que mon père m’entraînait dans une tournée de galeries pour l’une de ces escapades complices qui devaient par la suite nous devenir coutumières, et que je préférerai toujours mille fois aux déambulations familiales erratiques dans les beaux magasins de l’avenue Masséna.
La galerie, dans mon souvenir, est un rectangle immense aux murs immaculés. Même le sol de travertin blanc donne un sentiment de joyeuse fraîcheur. Sur les murs de grands tableaux à la facture précise. Mon père me montre un détail, me dit ce qu’il trouve beau, commente, pour moi peut-être mais surtout pour lui, la composition du tableau, la touche du peintre. Le galeriste intrigué s’approche, ils commencent à parler , “Ah bon, vous peignez aussi...” et les adultes s’échappent vers un monde inconnu. Je pars à l’aventure, admirative pour mon propre compte de ces couleurs chatoyantes qui scintillent dans leur cadre ouvragés...
C’est en musardant ainsi que mon regard est capturé, par une toile qui me semble immense et représente le rouleau d’une vague au bord de l’éclatement. Elle est si “vraie” que je m’attends presque à la voir se fracasser à mes pieds. Si la dentelle d’écume est rendue avec une incroyable précision, ce qui me touche le plus, c’est la lumière qui sourd de son flanc creusé. Un vert incroyable, acidulé et tendre, dans lequel jouent de riches nuances de jaune et de bleu, et qui me transporte d’un coup à ces jeux de plage par jour de grand vent où le plaisir conjugue l’eau et la lumière, marie l’exaltation vibrionnante de faire face à l’avancée de la prochaine vague féline à l’inquiétude sourde de la submersion inévitable...
Peut-être aujourd’hui passerais-je devant une telle toile sans la voir, peut-être était-ce de la “mauvaise peinture”… En tout cas, ni le vert de l’Irlande, ni celui des alpages, ni les tableaux du Louvre ou d’ailleurs ne m’ont fait oublier cet instant et cette couleur devenue référence. Vert. Révélation éblouissante du pouvoir de la peinture de se faire langage secret rappelant dans un aplat de couleur les myriades de sensations qui tissent la substance du monde.
À cette évocation me revient tout soudain que les yeux de ma mère avaient à cette époque tempêtueuse, quelque chose de ce “vert tigre d’eau”…
