Lignes de fuite...

Scènes de vie, aphorismes, citations et fictions brèves

29 mars 2008

Vercors

        Le maître qui fumait paisiblement sa pipe sur le banc devant l'école l'avait regardé partir. Ses épaules s'étaient raidies sous le poids de l'anxiété. Il espérait juste que sa gibecière à ce moment précis, ne devienne pas transparente. C'était son tour aujourd'hui de ranger la classe après le départ des autres. Il avait subtilisé dans la réserve fleurant bon la craie, juste comme convenu, trois cahiers sur le dessus de la pile... Le coeur battant.
        Juste comme convenu. Un pour chacun.

        Où trouver du papier lorsque l'on à huit ans et que l'on est sans le sou ? Il allait maintenant retrouver ses copains, ses complices, près de l'oratoire qui marquait la croisée des chemins.
        Trois garnements, délestés de leurs cartables rapidement abandonnés dans le creux d'un fourré, cavalent, jambes nues vers le sommet de la montagne. Le sentier grimpe dur, sinuant à peine, dans un paysage aride et caillouteux. Tout au bout, loin de toute habitation, un calvaire ouvre ses grands bras sur un ciel dégagé, au-dessus d’un à-pic impressionnant.
        Ardemment ils se mettent à la tâche, un coup de canif tranche la fragile ficelle retenant les feuilles. Sous leurs doigts déjà brunis, le pliage prend la forme de petits avions.
        Solennellement alignés le long de la falaise, ils lancent au-dessus du vide un escadron de frêles ailes blanches qui parfois plongent dans l'abyme, mais parfois sont aspirées par les courants ascendants et grimpent alors rapidement à des hauteurs vertigineuses. La poitrine et le cœur gonflés d'orgueil, ils contemplent dans un silence ravi leurs rêves qui s'échappent.

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28 mars 2008

Je veux et j'exige, je veux et j'exige, je veux....

    Non, non, on ne nous l’a pas changé. Cela m‘étonnait un peu aussi, ce silence, mais l’air de Londres  nous à permis de retrouver, en pleine forme, celui qui, il y a quelque temps, nous promettait d’aller chercher la croissance avec les dents…

    “Ce capitalisme-là, je n'en veux pas, parce que c'est le capitalisme de la frivolité, du mensonge et de l'absence de transparence.” (Propos retranscrits dans Le Monde.)

    Soyons tranquille il n'obtiendra pas davantage sa disparition qu'il n'a obtenu cette croissance promise devant les électeurs,  comme un hochet agité par un enfant riche aux yeux des enfants pauvres.
    D'ailleurs, soyons sérieux une minute, qui voudrait contempler vraiment le visage macabre d’un capitalisme “honnête”, disant ainsi ouvertement que les personnes n’existent que pour autant qu’elles appartiennent au gigantesque élevage consumériste mondial. Que tout un chacun, bestiau d'embouche, est destiné à alimenter de façon machinique l’exigence de profit et de pouvoir de ceux qui jouent pour eux-mêmes, et malheureusement en grandeur réelle, au grand jeu des "maîtres du monde"…

    Tout ceci me rappelle la conclusion d’un texte lumineux de Cornélius Castoriadis datant de 1989 : “ Et ce pouvoir économique, le marché “libre” contemporain le sécrète constamment, comme il sécrète, au milieu du nihilisme général le seul objectif à poursuivre dans la vie, l’accumulation de “biens” et l’extension de “loisirs” qui n’en sont pas.” Gageons que cela ne s'est pas vraiment arrangé depuis...
    Reste “la société du spectacle”, comme maquillage ultime et outrancier à la cannibalisation du vivant par le mort.

    Et comme un refrain, ces quelques "Paroles" d'une chanson, un peu tronquée il est vrai, empruntées à Dalida...

"Encore des mots toujours des mots
les mêmes mots

Rien que des mots

Des mots faciles des mots fragiles
C'était trop beau

Bien trop beau

Mais c'est fini le temps des rêves
Les souvenirs se fanent aussi
quand on les oublie

Parole, parole, parole
Ecoute-moi.
Parole, parole, parole
Je t'en prie.
Parole, parole, parole
Je te jure.
Parole, parole, parole, parole, parole
encore des paroles que tu sèmes au vent
V
oilà mon destin te parler....
te parler comme la première fois.

Encore des mots toujours des mots
les mêmes mots

Comme j'aimerais que tu me comprennes.
Rien que des mots
Que tu m'écoutes au moins une fois.
Des mots magiques des mots tactiques
qui sonnent faux
Tu es mon rêve défendu.
Oui, tellement faux
Mon seul tourment et mon unique espérance.
Rien ne t'arrête quand tu commences
Si tu savais comme j'ai envie
d'un peu de silence

Encore un mot juste une parole
Parole, parole, parole
Ecoute-moi.
Parole, parole, parole
Je t'en prie.
Parole, parole, parole
Je te jure.
Parole, parole, parole, parole, parole
encore des paroles que tu sèmes au vent

PS: Cornélius Castoriadis :  L’écrivain et la démocratie, in Fenêtre sur le chaos , Seuil , 2007, p.113
et Guy Debord pour le titre de son oeuvre princeps “La société du spectacle”.

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27 mars 2008

Jaune

        - "Si tu  veux que ton tableau soit très lumineux, il faut, comme les maîtres flamands, en préparer le fond avec une dilution d'ocre jaune dans de la térébenthine additionnée d'un soupçon d'huile de lin. " La recette lui avait été léguée dans son adolescence par un vieux peintre barbichu invariablement vêtu d'une  redingote noire et lavallière, adorateur assidu de Rembrandt et Vermeer.

        - "Le jaune est ma couleur ,...", disait-il.

        De fait, il y en avait beaucoup dans ses peintures.

        Il admirait profondément les tournesols torturés de Van Gogh.

        - "...peut-être parce que c'était au Moyen-Âge la couleur des fous..." ajoutait-il parfois en rigolant.

        Au soir de sa vie m'apparaissait aussi que c'était la couleur de cette étoile de noire incandescence, qui s'était, un temps, portée cousue du côté coeur.

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25 mars 2008

Rites

        La porte refermée derrière elle, elle reprend son souffle malmené par les quatre étages. Un peu de clarté du jour filtre dans la cuisine par l'unique fenêtre qu'elle n'a pu occulter complètement. Elle pose son pain sur la table propre, lisse, froide. Ôte ses chaussures masculines pour enfiler des savates difformes au velours vert troué. Au fond du couloir la chambre où sa mère est morte, il y a maintenant plus de quinze ans est hantée par son ennemi constant. Le Chat, qu’elle y cantonne strictement depuis qu’il à un jour cherché à se sauver, est devenu un lourd matou sournois et inapprochable, qui a fait de la pièce son malodorant domaine privé.
        Sa chambre à elle est toute tendue de tissu rouge sombre. Du temps où cela lui importait, qui remonte fort loin, elle avait installé ces lourds rideaux maintenant défraîchis et raidis de poussière qui parviennent encore à tenir le soleil en respect. Un grand lit pourpre aux draps de satin noir, linceul violent pour son grand corps blanc, occupe presque toute la place, radeau naufragé dans la soleilleuse campagne provençale.
        Enveloppée dans un peignoir informe et taché, elle retourne dans le salon aux volets hermétiquement clos, allume le poste de télévision et le dos tourné à l'écran, s'installe devant  une immense coiffeuse éclairée par une ligne de spots à la lumière dure,  enfin prête à entamer la seule activité de ses jours.
        Dégageant son visage de ses longs cheveux noirs que la teinture à desséché, elle étend le fard sur sa peau, avec des gestes précis. Masque sur masque,  elle dessine, tout au long des heures vides, des figures multiples d'elle-même. Visage-palimpseste sans aucun lecteur à venir. Elle attend, actrice d'un rituel inlassable qui tout à la fois endigue et entretient son angoisse, qu'avec l'arrivée de la nuit, se craquelle dans la glace l’image de son désespoir.

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20 mars 2008

Intermittence

        Il occupe le milieu du trottoir et les passants ruissellent en de larges méandres à l'approche de ce personnage vociférant. Certains traversent la rue en s'engageant dans le flux des voitures, tandis que d'autres l'ignorent et filent, la démarche raidie, le regard fuyant, ou étrangement distant.
        Il est seul au milieu des autres qui ont peur. Petit homme mince à la fine moustache de "sous-off". "Heil Hitler" hurle-t-il. Il joint à l'invective un claquement de talon, un mouvement de menton, et les yeux rivés à la tribune, effectue d'un grand geste du bras un impeccable salut au Fuhrer, ainsi quasi-matérialisé. Dans sa voix rugit l'écho des foules brunes et grondantes d'avant le précipice.
            Une mère et son fils. L’enfant, tout à son histoire, raconte, tandis que la mère perçoit la scène qui s'annonce. Que l'enfant n'ait pas peur du porteur de chimère, qu'il n'ait pas à rougir de sa propre frayeur, sont les fugaces mouvements qui l'agitent. Leurs pas les portent ainsi droit devant eux et viennent buter sur l'homme bras en croix, barrant le passage, tout entier absorbé par l'ardente mission dont il est investi.
           "S'il vous plaît, Monsieur, pourriez-vous nous laisser passer?"
           Vacillement.
       L'homme revient au présent, avec un large sourire qui lui donne un regard. Une révérence classieuse: "Bien sûr, Madame. Bonne journée".
         A peine se sont-ils éloignés, qu'un tonitruant "Heil Hitler" signe son retour au délire.

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18 mars 2008

Cauchemar

        Jour après jour, la course. Le temps morcelé. Les enfants : biberon – couches - cauchemars pour le plus jeune, école- piscine - basket pour le second, et pour l'aîné les tourments solitaires d'une adolescence morose.
        Le linge, les courses, le jardin, faire à manger. Toujours la même chose, ne plus savoir quoi inventer.
        Le désespoir devant la marée montante de la malveillance des objets. Et ces reproches insidieux. La maison mal tenue, la disparition des amis, le corps qui s'empâte, l’insolence des enfants, et même là, ce matin, comme une nouvelle injustice énoncée par le miroir, cette ride sur le front. Donner. Toujours plus. La famille comme un gouffre dévorant.
        "T'es pas drôle !", lui avait-il dit hier soir, entre mépris et écoeurement du haut de sa vie professionnelle passionnante.
        En plein cœur. Sa vie n'était pas drôle. Même pas intéressante. Il y avait d'ailleurs, longtemps que sa vie ne l'intéressait plus elle-même.
        Debout, dans le séjour devant le plateau télé de la veille, chargé d'un cocktail bière – coca – ketchup - mégot, le désastre lui sauta aux yeux avec une puissance imprévue.
        Sous le choc, elle recula de quelques pas, puis tournant le dos au désordre, elle se dirigea résolument vers sa chambre, et plongea dans le sommeil, pour s'extraire de ce mauvais film.

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16 mars 2008

Patience

Jour d'élections....

"La patience est l'art d'espérer."

Luc de Clapiers, marquis de VAUVENARGUES

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15 mars 2008

Au Printemps, quelquefois ...

        Au Printemps, quelquefois, au bout de mes doigts poussent comme des bourgeons des pinceaux de couleurs qui plongent avec délices dans des pots de pigments.  L'ocre le dispute à l'azur, et coule dans le liant le métal broyé qui irisera, ce noir sombre, celui-là justement, d'un éclat de lumière.
        Au Printemps, mais quelquefois aussi en Automne, les papiers volent comme feuilles mortes, s'enroulent dans la colle, se chiffonnent et s'entrelacent comme pour se consoler en hoquetant dans leurs dentelles des déchirures qui les affligent. En Automne, le miel de la Provence jette des éclats de rocaille sur la toile en train de se faire. Les grains de sable et de mica s'y précipitent aussi et tirent à leur suite des vestiges d'écritures, troublants comme des blocs hantés de souvenirs indistincts dans la pénombre qui s'allonge.
        En Automne, mais aussi parfois en Hiver, les photos oubliées dans de pauvres brocantes s'introduisent en douce entre les papiers de soie froissés, s'y couchent, puis s'y endorment comme dans un berceau qui les maintient vivantes.  Lamelles d'existences enfuies depuis longtemps, réveillées par le regard du passant de leur douce somnolence, elles murmurent à voix basse l'histoire de leur naissance...
        En Hiver, quelquefois, mais en toute saison,– je crois –, mon atelier devient un antre brouillon, bouillonnant de la tendre chair des arbres, et dans le désordre un peu échevelé, miracle de la création les papiers de soie, deviennent ces papiers de moi prêts à vivre eux-mêmes leur propre aventure...

Un aperçu de ce dont je vous parle dans l'album DÉTAILS.

Et un peu plus  ici

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12 mars 2008

AUBER et CÉNAS

       Le texte qui suit est une participation au jeu lancé par monsieur, monsieur, autour de la

banniere_carte_22    


    Merci à lui pour cette initiative qui permet de joindre aux plaisirs de l'écriture et du jeu , la découverte de l'univers des autres...

Il suffit de cliquer sur l'une des petites cases de la bannière ci-dessus (sous Firefox) pour être redirigé vers les blogs des participants.


Je lui emprunte également l'image de la carte postale n°22 qui est l'argument du jeu.


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        Le docteur Francisque Cénas était un bon vivant, tous ses patients auraient pu vous le dire. Benjamin  d’une fratrie de huit garçons tous nés dans une ferme du Forez, il avait gardé de ses origines paysannes,  un solide appétit et une truculence bon enfant qui dès le premier contact rassuraient  les plus suspicieux des malades venus se confier à ses soins. Au moment de s’installer, il avait repris le cabinet d’un vieux praticien stéphanois vivant chichement d’une activité que le temps avait réduite comme peau de chagrin. Les études de médecine effectuées à Lyon n’avaient pas coupé le docteur Cénas, de l’intérêt pour la vie aux champs. Il avait ainsi très vite tiré de sa fréquentation assidue du foirail, où il  parlait davantage des qualités reproductrices des vaches et taureaux et de l’art de faire venir une innommable piquette à maturité que de la santé de ses interlocuteurs, une belle renommée dans les fermes des environs. Ceci lui permettait d’échapper régulièrement à la ville et à ses houillères, lesquelles, il faut bien l’avouer le déprimaient un peu, pour de longues tournées campagnardes. C'est pour cette raison qu' Honorine, la cuisinière de son prédécesseur restée à son service, vit  avec un  étonnement mâtiné de plaisir, affluer vers ses fourneaux garennes, poulets, fromages, beurre, légumes ou jambons, en règlement de conseils et soins divers prodigués avec enthousiasme tant aux humains qu’au bétail par le jeune médecin à l’occasion de ses escapades bucoliques.

        Le docteur Cénas avait pris la suite de son vénérable confrère et comptait également dans ses pratiques, outre des commerçants et des  contremaîtres de la mine, de nombreuses ouvrières de la passementerie, quelques solides familles bourgeoisement régnantes sur cette partie de la ville. C’est ainsi qu’il fut un jour sollicité pour se rendre au domicile d’Edgar Auber, une très belle maison qui parût à son regard béotien, d’une luxueuse  austérité. Le propriétaire des lieux, héritier d’un empire industriel local, faisait appel à lui pour une affection bénigne et lui tint un discours anxieux et dûment circonstancié d’où ressortait une inquiétude permanente et chagrine pour l’état de marche de son appareil digestif. C’était un petit homme sec au parler précis, et tout dans sa personne révélait l’étroitesse, de celle des épaules  et du coeur à celle de l’esprit. Au moment où  l’ordonnance de ce fâcheux allait être rédigée, le docteur Francisque Cénas fut frappé par la foudre... en la personne de Louise Auber qui entrant sans façon dans le bureau de son époux,  sembla au premier regard ne pas être tout à fait indifférente à la belle prestance du médecin. Le docteur Cénas annonça , –après un court débat entre lui et lui–, qu’il repasserait le surlendemain s’assurer des effets de sa prescription...

        Comme on peut s’en douter, s’ensuivit une idylle qui bouleversa la vie de Francisque Cenas et de Louise Auber. Il avait pour toute habitude amoureuse celle de la rencontre rapide et joyeuse des corps consentants des filles de fermes ou des cousettes de la ville, et ces brèves étreintes lui avaient toujours suffi. Mais Louise, c’était autre chose... Jolie, blonde, fière d'allure et pleine d’allant, elle était originaire de Besançon, et avait fait l’objet d’un mariage arrangé par son père et celui d’Edgar, anciens compagnons de régiment. Edgar et Louise étaient enfants uniques tous les deux, fortunes familiales assorties, pour moitié à  St Etienne, pour moitié à Besançon, l’affaire fut entendue bien longtemps avant d’être scellée par l’Église et l’Etat. Louise toutefois, eût rapidement l’impression d’avoir été grugée en quittant la demeure joyeuse de son père pour celle tout à fait sinistre de son mari, – qu’elle trouvait au demeurant sinistre également –. Elle rêvait de fête et de gaieté, d’amour et d’enfants; il ne pensait qu’à digérer des chiffres. Son âpreté au gain avait d’abord provoqué l'étonnement de sa jeune épouse,  avant de faire place progressivement à un profond malaise qui confinait à la répulsion lorsqu’il murmurait menaçant, à propos de l’un de ses concurrents : ” Ah ah, canaille, j’aurai ta peau, j’aurai ta peau”.

         Francisque et Louise organisèrent des échappées clandestines pour vivre leur romance  au bord d’un ruisseau, dans une auberge dont la tenancière manifestait une dévotion éperdue envers "ce bon docteur qui lui avait un jour sauvé son fils". De soupirs en baisers, de séparations déchirantes en retrouvailles passionnées, il est difficile de savoir lequel des deux commença à penser à une vie commune et à envisager de pousser doucettement vers la tombe celui qui en rendait la réalisation impossible... L’amour, la belle amour, conduit parfois à des actes que la morale réprouve... Il ne fut pas difficile pour le docteur de se procurer de l’arsenic et de le mélanger en petites proportions à la nouvelle potion destinée à soulager monsieur Auber de ses brûlures d’estomac... qui étrangement se mirent à empirer et à lui jaunir le teint. Edgar Auber, pour avoir une vue étroite sur le monde n’en avait pas moins aperçu l’embellissement spectaculaire et la joie de vivre qui rosissait les joues de son épouse. Conforme à sa nature suspicieuse, il se mit à additionner deux et deux, consulta dans la ville voisine un autre praticien, et fut rapidement informé sur la nature exacte de son mal.

         Une terrible scène conjugale s'ensuivit dont nous tairons les lamentables détails. Naturellement Louise passa aux aveux, les coucha par écrit sous le regard glacial d’un époux ravigoté par une haine légitime, puis elle reçut l'ordre de quitter Saint Etienne sur l’heure, pour aller  l’attendre à Besançon, avec, évidemment, interdiction formelle de tout contact avec son amant. Edgar Auber, bien renseigné sur son rival, le manda à son tour, et lui offrit, sous peine de révélations qui le conduiraient à la guillotine, d’entrer en fonction à la mine, en bénéficiant d’appointements ridicules et d’un appartement sans lumière. Interdiction lui était faite de recevoir une clientèle particulière, de plus, la charge de travail écrasante l'enchaînant aux terrils mettait un terme à toute velléité de promenade sur les marchés. Ses émoluments devraient, à la suite de la réception régulière de cartes postales anodines d’Edgar Auber se rappelant à son bon souvenir, être reversés pour deux tiers, au profit d'une jeune entreprise qui développait de nouvelles méthodes de dératisation... à l’arsenic.

        Quelques années plus tard, le directeur de la mine en personne apprit incidemment au docteur Francisque Cénas, lequel étrangement avait beaucoup changé depuis son entrée en fonction et n’était plus que l’ombre de lui-même, la mort de la belle Madame Auber, noyée en tentant de porter secours, sans succès, à son enfant de quatre ans, accidentellement tombé d’une barque manoeuvrée par son époux Edgar, au cours d’une promenade familiale.

        C’est la fidèle Honorine,  passant comme chaque mercredi au 6 rue du général Foy,  pour porter au docteur Cénas un plat mitonné à son attention, qui  le découvrit sans vie, le regard vide, un affreux rictus de douleur lui tordant le visage, une main crispée  sur la dernière carte postale d’Edgar Auber et sur une longue lettre à Monsieur le Procureur de la République expliquant son histoire et ses soupçons...


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10 mars 2008

Erreur stratégique

"Je me suis fait mal exprès, bien fait pour ma mère."

Proverbe Letton

Un adage d'une rare pertinence.... :-)

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