19 avril 2008
Alpha (5)
Ce n’est que très progressivement qu’eu lieu la prise de conscience d’un malaise devant la disparition matérielle des livres, malaise aux formes multiples, si répandu qu’il devint au fil du temps ce que les sociologues nomment “un analyseur” de société. Banalement, un grand nombre de personnes affirmaient que les écrans fatiguaient les yeux lors de séance de lecture prolongée, ou engendraient de sérieuses crispations de la nuque, nuisances qui les empêchait de se livrer à leur distraction favorite et provoquaient en sus des difficultés à se détendre, un endormissement perturbé voire, très fréquemment, des insomnies douloureuses. Ces dernières ne pouvait plus se traiter par une lecture nocturne réconfortante dans la tiédeur du lit, le bruissement des pages accompagnant le retour au calme et la plongée vers le sommeil; cet état de fait se révéla susceptible de déclencher chez certaines personnes de fortes angoisses ou des accès de dépression persistants, accompagnés de pleurs et d’un ressassement extrêmement invalidant. C’est un célèbre psychiatre héritier d’une longue tradition soignante inaugurée autrefois à Paris par un certain docteur Olivenstein, qui le tout premier ouvrit une piste à la compréhension du phénomène en comparant ces symptômes aux effets du “manque” bien connu des personnes toxicomanes. Et de fait, à y regarder de plus près, les spécialistes en tout genre, (psychologues, sociologues, économistes, etc,...) qui se penchèrent sur la situation des lecteurs en manque de livre, découvrirent des pratiques étonnantes.
Ainsi, juste avant que le papier pour l’impression des livres ne vienne à manquer, certains personnages astucieux rafflèrent sans vergogne, en recyclant justement l’argent des trafics de drogues en tout genre, les fonds de librairies ou d’imprimeries en faillite et stockèrent dans de vastes entrepôts tout ce qu’ils pouvaient trouver de papier imprimé, assurés d’en tirer un bon prix sous peu. Dès que le marché du livre fut fortement contingenté par l’Etat, ces bibliotrafiquants furent en mesure d’organiser des filières de ventes clandestines de livres neufs. Le plus souvent, les livres, désossés très proprement, étaient vendus par doses moyennes de dix pages à la fois par des dealers sans scrupules, qui faisaient miroiter la possibilité d’une autre livraison le lendemain même. (A ce rythme vouloir acquérir les 1572 pages de Guerre et Paix* relevait d’une course de fond mobilisant le lecteur sur plus de cinq mois tandis que l’insensé qui voulait se procurer la totalité des 137 ouvrages constituant la Comédie Humaine**, pouvait trouver là une forme de marathon exaltant, le conduisant, pour ainsi dire, au seuil de l’éternité).
À côté de ces tristes sires, alors que le prix des livres neufs montait sans arrêt. Les bouquinistes et brocanteurs firent de belles fortunes en se trouvant dévalisés par des lecteurs avides de se prémunir de la pénurie annoncée en cherchant à faire quelques réserves personnelles. Et l’on vit ainsi une nouvelle forme de lutte des classes s’installer entre possesseurs de bibliothèques familiales transmises amoureusement depuis des décennies et lecteurs de plus récent lignage pour lesquels le mètre de bibliothèque était l’indice sûr de la réussite personnelle. Les histoires se mirent a courir, à Paris comme en province, sur les fermes pressions à l’engagement matrimonial d’un enfant avec un ou une prétendant(e) nanti(e) d’une bibliothèque bien pourvue, exercées par tel parent notoirement “addict” aux livres, et tenaillé par l’espoir têtu de bénéficier de voluptueuses heures de lecture gratuite .
* Léon Tolstoï , cf : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_et_Paix
**Honoré de Balzac. Cf : http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Comédie_humaine
... À suivre...
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