03 avril 2008
Vert
Lorsque je pense au vert, une scène s’impose vivement. Cela se passe à Nice. À l’inclinaison de la lumière et à sa brillance, je dirais que c’est le printemps, un de ces matins radieux où la Côte d’Azur mérite bien son nom. Ce devait être l’une des premières fois que mon père m’entraînait dans une tournée de galeries pour l’une de ces escapades complices qui devaient par la suite nous devenir coutumières, et que je préférerai toujours mille fois aux déambulations familiales erratiques dans les beaux magasins de l’avenue Masséna.
La galerie, dans mon souvenir, est un rectangle immense aux murs immaculés. Même le sol de travertin blanc donne un sentiment de joyeuse fraîcheur. Sur les murs de grands tableaux à la facture précise. Mon père me montre un détail, me dit ce qu’il trouve beau, commente, pour moi peut-être mais surtout pour lui, la composition du tableau, la touche du peintre. Le galeriste intrigué s’approche, ils commencent à parler , “Ah bon, vous peignez aussi...” et les adultes s’échappent vers un monde inconnu. Je pars à l’aventure, admirative pour mon propre compte de ces couleurs chatoyantes qui scintillent dans leur cadre ouvragés...
C’est en musardant ainsi que mon regard est capturé, par une toile qui me semble immense et représente le rouleau d’une vague au bord de l’éclatement. Elle est si “vraie” que je m’attends presque à la voir se fracasser à mes pieds. Si la dentelle d’écume est rendue avec une incroyable précision, ce qui me touche le plus, c’est la lumière qui sourd de son flanc creusé. Un vert incroyable, acidulé et tendre, dans lequel jouent de riches nuances de jaune et de bleu, et qui me transporte d’un coup à ces jeux de plage par jour de grand vent où le plaisir conjugue l’eau et la lumière, marie l’exaltation vibrionnante de faire face à l’avancée de la prochaine vague féline à l’inquiétude sourde de la submersion inévitable...
Peut-être aujourd’hui passerais-je devant une telle toile sans la voir, peut-être était-ce de la “mauvaise peinture”… En tout cas, ni le vert de l’Irlande, ni celui des alpages, ni les tableaux du Louvre ou d’ailleurs ne m’ont fait oublier cet instant et cette couleur devenue référence. Vert. Révélation éblouissante du pouvoir de la peinture de se faire langage secret rappelant dans un aplat de couleur les myriades de sensations qui tissent la substance du monde.
À cette évocation me revient tout soudain que les yeux de ma mère avaient à cette époque tempêtueuse, quelque chose de ce “vert tigre d’eau”…
27 mars 2008
Jaune
- "Si tu veux que ton tableau soit très lumineux, il faut, comme les maîtres flamands, en préparer le fond avec une dilution d'ocre jaune dans de la térébenthine additionnée d'un soupçon d'huile de lin. " La recette lui avait été léguée dans son adolescence par un vieux peintre barbichu invariablement vêtu d'une redingote noire et lavallière, adorateur assidu de Rembrandt et Vermeer.
- "Le jaune est ma couleur ,...", disait-il.
De fait, il y en avait beaucoup dans ses peintures.
Il admirait profondément les tournesols torturés de Van Gogh.
- "...peut-être parce que c'était au Moyen-Âge la couleur des fous..." ajoutait-il parfois en rigolant.
Au soir de sa vie m'apparaissait aussi que c'était la couleur de cette étoile de noire incandescence, qui s'était, un temps, portée cousue du côté coeur.
