01 avril 2008
Portraits
En passant dans une brocante, au milieu des objets tristes, alors que, plus par habitude que par conviction, elle recherchait un cadre ancien, elle est arrêtée par l'éclat rouge d'un tableau. Du fond, un beau grenat qui tranche avec le gris poussière de l'endroit, se dégagent deux visages brossés vivement d'un pinceaux à la fois alerte et juste. Les deux femmes ébouriffées, aux longs cols et aux visages ronds troués d'un même regard sombre et circonflexe, ont une réelle présence.
Bien que la facture de la peinture ne soit pas vraiment de son goût, elle s'en approche, regarde les coups de pinceaux, s'étonne de la vivacité de la gouache. En retournant le cadre pour voir le prix de l'oeuvre, elle distingue entre le carton de support du papier et le bois de l'encadrement une mince feuille de papier qu'elle tire à elle. "Les filles du peintre", un nom, une date. Elle pense confusément que seul l'amour donne cette intensité aux choses. Et lorsqu'elle sent quelque chose se serrer en elle dans la région du cœur, elle sait qu'elle emportera ce tableau, contre une raison esthétique qui s'insurge, tandis qu'une voix presque enfantine semble lui murmurer qu'elle ne peut pas "les" abandonner là.
29 mars 2008
Vercors
Le maître qui fumait paisiblement sa pipe sur le banc devant l'école l'avait regardé partir. Ses épaules s'étaient raidies sous le poids de l'anxiété. Il espérait juste que sa gibecière à ce moment précis, ne devienne pas transparente. C'était son tour aujourd'hui de ranger la classe après le départ des autres. Il avait subtilisé dans la réserve fleurant bon la craie, juste comme convenu, trois cahiers sur le dessus de la pile... Le coeur battant.
Juste comme convenu. Un pour chacun.
Où trouver du papier lorsque l'on à huit ans et que l'on est sans le sou ? Il allait maintenant retrouver ses copains, ses complices, près de l'oratoire qui marquait la croisée des chemins.
Trois garnements, délestés de leurs cartables rapidement abandonnés dans le creux d'un fourré, cavalent, jambes nues vers le sommet de la montagne. Le sentier grimpe dur, sinuant à peine, dans un paysage aride et caillouteux. Tout au bout, loin de toute habitation, un calvaire ouvre ses grands bras sur un ciel dégagé, au-dessus d’un à-pic impressionnant.
Ardemment ils se mettent à la tâche, un coup de canif tranche la fragile ficelle retenant les feuilles. Sous leurs doigts déjà brunis, le pliage prend la forme de petits avions.
Solennellement alignés le long de la falaise, ils lancent au-dessus du vide un escadron de frêles ailes blanches qui parfois plongent dans l'abyme, mais parfois sont aspirées par les courants ascendants et grimpent alors rapidement à des hauteurs vertigineuses. La poitrine et le cœur gonflés d'orgueil, ils contemplent dans un silence ravi leurs rêves qui s'échappent.
25 mars 2008
Rites
La porte refermée derrière elle, elle reprend son souffle malmené par les quatre étages. Un peu de clarté du jour filtre dans la cuisine par l'unique fenêtre qu'elle n'a pu occulter complètement. Elle pose son pain sur la table propre, lisse, froide. Ôte ses chaussures masculines pour enfiler des savates difformes au velours vert troué. Au fond du couloir la chambre où sa mère est morte, il y a maintenant plus de quinze ans est hantée par son ennemi constant. Le Chat, qu’elle y cantonne strictement depuis qu’il à un jour cherché à se sauver, est devenu un lourd matou sournois et inapprochable, qui a fait de la pièce son malodorant domaine privé.
Sa chambre à elle est toute tendue de tissu rouge sombre. Du temps où cela lui importait, qui remonte fort loin, elle avait installé ces lourds rideaux maintenant défraîchis et raidis de poussière qui parviennent encore à tenir le soleil en respect. Un grand lit pourpre aux draps de satin noir, linceul violent pour son grand corps blanc, occupe presque toute la place, radeau naufragé dans la soleilleuse campagne provençale.
Enveloppée dans un peignoir informe et taché, elle retourne dans le salon aux volets hermétiquement clos, allume le poste de télévision et le dos tourné à l'écran, s'installe devant une immense coiffeuse éclairée par une ligne de spots à la lumière dure, enfin prête à entamer la seule activité de ses jours.
Dégageant son visage de ses longs cheveux noirs que la teinture à desséché, elle étend le fard sur sa peau, avec des gestes précis. Masque sur masque, elle dessine, tout au long des heures vides, des figures multiples d'elle-même. Visage-palimpseste sans aucun lecteur à venir. Elle attend, actrice d'un rituel inlassable qui tout à la fois endigue et entretient son angoisse, qu'avec l'arrivée de la nuit, se craquelle dans la glace l’image de son désespoir.
20 mars 2008
Intermittence
Il occupe le milieu du trottoir et les passants ruissellent en de larges méandres à l'approche de ce personnage vociférant. Certains traversent la rue en s'engageant dans le flux des voitures, tandis que d'autres l'ignorent et filent, la démarche raidie, le regard fuyant, ou étrangement distant.
Il est seul au milieu des autres qui ont peur. Petit homme mince à la fine moustache de "sous-off". "Heil Hitler" hurle-t-il. Il joint à l'invective un claquement de talon, un mouvement de menton, et les yeux rivés à la tribune, effectue d'un grand geste du bras un impeccable salut au Fuhrer, ainsi quasi-matérialisé. Dans sa voix rugit l'écho des foules brunes et grondantes d'avant le précipice.
Une mère et son fils. L’enfant, tout à son histoire, raconte, tandis que la mère perçoit la scène qui s'annonce. Que l'enfant n'ait pas peur du porteur de chimère, qu'il n'ait pas à rougir de sa propre frayeur, sont les fugaces mouvements qui l'agitent. Leurs pas les portent ainsi droit devant eux et viennent buter sur l'homme bras en croix, barrant le passage, tout entier absorbé par l'ardente mission dont il est investi.
"S'il vous plaît, Monsieur, pourriez-vous nous laisser passer?"
Vacillement.
L'homme revient au présent, avec un large sourire qui lui donne un regard. Une révérence classieuse: "Bien sûr, Madame. Bonne journée".
A peine se sont-ils éloignés, qu'un tonitruant "Heil Hitler" signe son retour au délire.
18 mars 2008
Cauchemar
Jour après jour, la course. Le temps morcelé. Les enfants : biberon – couches - cauchemars pour le plus jeune, école- piscine - basket pour le second, et pour l'aîné les tourments solitaires d'une adolescence morose.
Le linge, les courses, le jardin, faire à manger. Toujours la même chose, ne plus savoir quoi inventer.
Le désespoir devant la marée montante de la malveillance des objets. Et ces reproches insidieux. La maison mal tenue, la disparition des amis, le corps qui s'empâte, l’insolence des enfants, et même là, ce matin, comme une nouvelle injustice énoncée par le miroir, cette ride sur le front. Donner. Toujours plus. La famille comme un gouffre dévorant.
"T'es pas drôle !", lui avait-il dit hier soir, entre mépris et écoeurement du haut de sa vie professionnelle passionnante.
En plein cœur. Sa vie n'était pas drôle. Même pas intéressante. Il y avait d'ailleurs, longtemps que sa vie ne l'intéressait plus elle-même.
Debout, dans le séjour devant le plateau télé de la veille, chargé d'un cocktail bière – coca – ketchup - mégot, le désastre lui sauta aux yeux avec une puissance imprévue.
Sous le choc, elle recula de quelques pas, puis tournant le dos au désordre, elle se dirigea résolument vers sa chambre, et plongea dans le sommeil, pour s'extraire de ce mauvais film.
07 mars 2008
Berceuse indienne
Dans une rue de l'enfance habite depuis toujours une femme venue de loin. Elle était immuablement vêtue d'ensembles fluides en soie de couleur gris nuage. Ses cheveux, dont on ne voyait qu'un bandeau noir parcouru de fils blancs étaient enserrés dans un turban savamment enroulé maintenu par une perle laiteuse montée en épingle. Un turban assurément remarquable, assorti d'une voilette arachnéeenne rabattue sur son visage sombre. Elle passait chaque matin, d'un pas tranquille, souriante et discrète, échangeant quelques mots avec l'un ou l'autre, et recueillant sur son passage des confidences qu'elle n'ébruitait pas.
Arrivée de l'Orissa au bras de son époux, un jeune diplomate batave, après moult stations dans des cités européennes, elle s'était trouvée surprise par sa mort dans la petite principauté monégasque et avait choisit d'arrêter là son errance. Installée dans un veuvage déjà ancien elle semblait n'avoir plus aucune famille. Sa maison, aux paupières mi-closes pour la protéger de la chaleur du jour, recelait des trésors d'autant plus précieux qu'ils portaient des noms inconnus. Seuls un vieil homme et une enfant venaient parfois lui rendre visite. L'enfant un peu absente, écoutait distraite le murmure des voix, cherchait à séduire le chat à fourrure de brume, caressait de doux tapis d'Orient, chatoyantes merveilles, rêvait devant de précieuses boîtes de Santal finement sculptées ou s'inventait des histoires dans lesquelles les délicates statuettes d'ivoire patiné devenaient de magnifiques héros ensorcelés.
Certains soirs, à la demande du vieil homme auquel cette femme brune et calme rappellait sa propre mère, indienne elle aussi, la maharani, évoquait sa vie d'il y a longtemps, sa vie d'ailleurs, sa vie d'avant. Pour l'enfant qui ne gardait à l'oreille que la musique des mots, l'horizon de la pièce alors se modifiait, et s'étirait démesurément tandis que l'Inde, captive de sable et d’épices, couleurs et légendes confondues, s'engouffrait dans la pièce, par le bruissement soyeux de cette voix amie.
04 mars 2008
Mémoire incertaine
De temps à autre, taraudante, lui revenait la question. "Mais comment s'appelle-t-elle donc ?" "Son nom ?" Son nom !
Elle devait écrire à cette femme. Rien d'urgent, mais tout de même, le temps passait. De façon intermittente le projet renaissait puis sombrait doucement devant la résistance de la mémoire. Irritante, cette impression de le tenir, ce nom, de l'avoir là, sur le bout de la langue, et pffuitt. Parti. Plus rien.
Elle avait essayé de ruser, d'oublier quelle voulait se souvenir, histoire de tromper un inconscient farceur; en faissant semblant de penser à tout autre chose, aux auteurs des livres de sa bibliothèque, aux réalisateurs de films qu'elle aimait. Sans succès.
Elle avait aussi essayé la méthode volontariste. "Voyons, où l'ai-je croisée la première fois ?" "Était-elle seule ou accompagnée ?" "Qui d'autre voyais-je dans la même période ? " D'autres femmes surgirent, qui pouvaient lui ressembler. Une chevelure pareillement attachée. Cet étrange sourire qui n'atteignait pas les yeux. Un brin d'accent chantant. Elle avait aussi eu la surprise de voir apparaître des visages à demi effacés, des bribes de conversations...
"Mais son nom, son nom?"
C'est en lançant un papier roulé en boule dans la corbeille de son bureau que soudain il lui revient. Dans la vive exultation qui s'ensuit elle réalise la crainte voilée de la détérioration du souvenir qui l'avait habitée sournoisement pendant ces quelques jours.
Ah! Pouvoir encore penser, et dire avec Blanchot que "l'oubli est une plus profonde mémoire."
03 mars 2008
Sommeil
Saint Lazare – 6h30
Roulée en boule sur son siège, la tête calée contre la vitre dans la rame presque déserte, elle offre dans un demi-sommeil hors saison, son beau visage lisse au petit matin triste du métro. Sa confiance paisible en la présence de ces quelques autres qui l'entourent d'une tranquille indifférence m'est comme un viatique précieux pour la journée qui vient.
01 mars 2008
Énigme
Le boulevard est légèrement en pente, étrangement pour ce milieu de la matinée il n'y a pas grand monde sur le trottoir, et la circulation des voitures est réduite. Un rayon de soleil, captif de l'enfilade des maisons donne un coup de projecteur sur les marches d'une banque cossue où est assis un clochard. Un de ceux que notre politiquement correct nous ferait appeler aujourd’hui pudiquement un SDF. Barbe de vieux loup de mer, un œil à jamais mis-clos par on ne sait quel mauvais coup, mégot toujours aux lèvres, il est là, résidant paisible et digne dans son manteau râpé. Il ne fait pas vraiment la manche. Il semble juste suivre de place en place le déplacement du soleil bienfaisant de ce printemps précoce.
Au loin, du plus loin qu'il est possible de voir, émerge une longue silhouette en contre jour qui va se précisant : un homme, très grand, jeune, visage marqué et crâne rasé qui pourrait avoir marché longtemps. Son pas est long, souple, il semble infatigable; il pourrait avec ce pas-là gravir une montagne, traverser un désert, marcher sur les nuages peut-être. Il porte sur l'épaule un énorme transistor qui laisse flotter dans son sillage une musique bourdonnante. Il semble n'avoir pour toute possession que ce qu'il a sur lui.
Il passe devant le vieil homme sans le voir, avec un regard d'horizon bleu, un regard étrange, dans lequel semble voguer un rêve qui le rend étanche au monde où il se déplace. Il fait encore quelque pas, puis se retourne, d'un bloc, et pique droit vers les marches. Il dévisage longuement cette figure de son futur, déleste son épaule de l'appareil qu'il pose sur les genoux de l'homme assis et s'envole dans un nouveau demi-tour. Le visage mangé de barbe grise se colore d'un saisissement incrédule devant l'énigme du don.
