Lignes de fuite...

Scènes de vie, aphorismes, citations et fictions brèves

12 mars 2008

AUBER et CÉNAS

       Le texte qui suit est une participation au jeu lancé par monsieur, monsieur, autour de la

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    Merci à lui pour cette initiative qui permet de joindre aux plaisirs de l'écriture et du jeu , la découverte de l'univers des autres...

Il suffit de cliquer sur l'une des petites cases de la bannière ci-dessus (sous Firefox) pour être redirigé vers les blogs des participants.


Je lui emprunte également l'image de la carte postale n°22 qui est l'argument du jeu.


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        Le docteur Francisque Cénas était un bon vivant, tous ses patients auraient pu vous le dire. Benjamin  d’une fratrie de huit garçons tous nés dans une ferme du Forez, il avait gardé de ses origines paysannes,  un solide appétit et une truculence bon enfant qui dès le premier contact rassuraient  les plus suspicieux des malades venus se confier à ses soins. Au moment de s’installer, il avait repris le cabinet d’un vieux praticien stéphanois vivant chichement d’une activité que le temps avait réduite comme peau de chagrin. Les études de médecine effectuées à Lyon n’avaient pas coupé le docteur Cénas, de l’intérêt pour la vie aux champs. Il avait ainsi très vite tiré de sa fréquentation assidue du foirail, où il  parlait davantage des qualités reproductrices des vaches et taureaux et de l’art de faire venir une innommable piquette à maturité que de la santé de ses interlocuteurs, une belle renommée dans les fermes des environs. Ceci lui permettait d’échapper régulièrement à la ville et à ses houillères, lesquelles, il faut bien l’avouer le déprimaient un peu, pour de longues tournées campagnardes. C'est pour cette raison qu' Honorine, la cuisinière de son prédécesseur restée à son service, vit  avec un  étonnement mâtiné de plaisir, affluer vers ses fourneaux garennes, poulets, fromages, beurre, légumes ou jambons, en règlement de conseils et soins divers prodigués avec enthousiasme tant aux humains qu’au bétail par le jeune médecin à l’occasion de ses escapades bucoliques.

        Le docteur Cénas avait pris la suite de son vénérable confrère et comptait également dans ses pratiques, outre des commerçants et des  contremaîtres de la mine, de nombreuses ouvrières de la passementerie, quelques solides familles bourgeoisement régnantes sur cette partie de la ville. C’est ainsi qu’il fut un jour sollicité pour se rendre au domicile d’Edgar Auber, une très belle maison qui parût à son regard béotien, d’une luxueuse  austérité. Le propriétaire des lieux, héritier d’un empire industriel local, faisait appel à lui pour une affection bénigne et lui tint un discours anxieux et dûment circonstancié d’où ressortait une inquiétude permanente et chagrine pour l’état de marche de son appareil digestif. C’était un petit homme sec au parler précis, et tout dans sa personne révélait l’étroitesse, de celle des épaules  et du coeur à celle de l’esprit. Au moment où  l’ordonnance de ce fâcheux allait être rédigée, le docteur Francisque Cénas fut frappé par la foudre... en la personne de Louise Auber qui entrant sans façon dans le bureau de son époux,  sembla au premier regard ne pas être tout à fait indifférente à la belle prestance du médecin. Le docteur Cénas annonça , –après un court débat entre lui et lui–, qu’il repasserait le surlendemain s’assurer des effets de sa prescription...

        Comme on peut s’en douter, s’ensuivit une idylle qui bouleversa la vie de Francisque Cenas et de Louise Auber. Il avait pour toute habitude amoureuse celle de la rencontre rapide et joyeuse des corps consentants des filles de fermes ou des cousettes de la ville, et ces brèves étreintes lui avaient toujours suffi. Mais Louise, c’était autre chose... Jolie, blonde, fière d'allure et pleine d’allant, elle était originaire de Besançon, et avait fait l’objet d’un mariage arrangé par son père et celui d’Edgar, anciens compagnons de régiment. Edgar et Louise étaient enfants uniques tous les deux, fortunes familiales assorties, pour moitié à  St Etienne, pour moitié à Besançon, l’affaire fut entendue bien longtemps avant d’être scellée par l’Église et l’Etat. Louise toutefois, eût rapidement l’impression d’avoir été grugée en quittant la demeure joyeuse de son père pour celle tout à fait sinistre de son mari, – qu’elle trouvait au demeurant sinistre également –. Elle rêvait de fête et de gaieté, d’amour et d’enfants; il ne pensait qu’à digérer des chiffres. Son âpreté au gain avait d’abord provoqué l'étonnement de sa jeune épouse,  avant de faire place progressivement à un profond malaise qui confinait à la répulsion lorsqu’il murmurait menaçant, à propos de l’un de ses concurrents : ” Ah ah, canaille, j’aurai ta peau, j’aurai ta peau”.

         Francisque et Louise organisèrent des échappées clandestines pour vivre leur romance  au bord d’un ruisseau, dans une auberge dont la tenancière manifestait une dévotion éperdue envers "ce bon docteur qui lui avait un jour sauvé son fils". De soupirs en baisers, de séparations déchirantes en retrouvailles passionnées, il est difficile de savoir lequel des deux commença à penser à une vie commune et à envisager de pousser doucettement vers la tombe celui qui en rendait la réalisation impossible... L’amour, la belle amour, conduit parfois à des actes que la morale réprouve... Il ne fut pas difficile pour le docteur de se procurer de l’arsenic et de le mélanger en petites proportions à la nouvelle potion destinée à soulager monsieur Auber de ses brûlures d’estomac... qui étrangement se mirent à empirer et à lui jaunir le teint. Edgar Auber, pour avoir une vue étroite sur le monde n’en avait pas moins aperçu l’embellissement spectaculaire et la joie de vivre qui rosissait les joues de son épouse. Conforme à sa nature suspicieuse, il se mit à additionner deux et deux, consulta dans la ville voisine un autre praticien, et fut rapidement informé sur la nature exacte de son mal.

         Une terrible scène conjugale s'ensuivit dont nous tairons les lamentables détails. Naturellement Louise passa aux aveux, les coucha par écrit sous le regard glacial d’un époux ravigoté par une haine légitime, puis elle reçut l'ordre de quitter Saint Etienne sur l’heure, pour aller  l’attendre à Besançon, avec, évidemment, interdiction formelle de tout contact avec son amant. Edgar Auber, bien renseigné sur son rival, le manda à son tour, et lui offrit, sous peine de révélations qui le conduiraient à la guillotine, d’entrer en fonction à la mine, en bénéficiant d’appointements ridicules et d’un appartement sans lumière. Interdiction lui était faite de recevoir une clientèle particulière, de plus, la charge de travail écrasante l'enchaînant aux terrils mettait un terme à toute velléité de promenade sur les marchés. Ses émoluments devraient, à la suite de la réception régulière de cartes postales anodines d’Edgar Auber se rappelant à son bon souvenir, être reversés pour deux tiers, au profit d'une jeune entreprise qui développait de nouvelles méthodes de dératisation... à l’arsenic.

        Quelques années plus tard, le directeur de la mine en personne apprit incidemment au docteur Francisque Cénas, lequel étrangement avait beaucoup changé depuis son entrée en fonction et n’était plus que l’ombre de lui-même, la mort de la belle Madame Auber, noyée en tentant de porter secours, sans succès, à son enfant de quatre ans, accidentellement tombé d’une barque manoeuvrée par son époux Edgar, au cours d’une promenade familiale.

        C’est la fidèle Honorine,  passant comme chaque mercredi au 6 rue du général Foy,  pour porter au docteur Cénas un plat mitonné à son attention, qui  le découvrit sans vie, le regard vide, un affreux rictus de douleur lui tordant le visage, une main crispée  sur la dernière carte postale d’Edgar Auber et sur une longue lettre à Monsieur le Procureur de la République expliquant son histoire et ses soupçons...


Posté par stilife à 00:00 - Fictions brèves - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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